• Interview
    Texte: Bertrand Tappy
    Photo: Gilles Weber

    Patrick Bodenmann: "La vulnérabilité n’a pas de frontières"

    En août 2016, il devenait professeur associé de la Faculté de biologie et médecine de Lausanne. L’occasion de présenter ce professionnel au parcours atypique et aux convictions fortes, aujourd’hui titulaire de la première Chaire de médecine des populations vulnérables du pays.

    La conférence du Pr. Bodenmann

    Chaque jour, le médecin côtoie l’injustice: qu’elle touche l’enfant, la personne âgée, le natif, l’étranger, l’homme ou la femme, la maladie frappe souvent au hasard, sans se préoccuper de savoir si l’humain qu’elle atteint a été toute sa vie d’une générosité infinie ou d’une cruauté sans bornes.

    Imaginez maintenant quel doit être le monde qu’a choisi Patrick Bodenmann, qui ajoute à ces malheurs aléatoires ceux qui ont été créés par la main même de l’être humain: pauvreté, discrimination raciale ou sexuelle, sans compter les guerres et l’exil. «La vulnérabilité n’a pas de frontières», assène dès le départ de l’entretien le médecin, aujourd’hui professeur associé au sein de la première chaire suisse du domaine. Sa voix est posée et douce, un ton qui cadre parfaitement avec la modestie d’un homme qui a décidé de consacrer sa vie à ceux qui n’osent parfois même plus demander de l’aide.

    IN VIVO A quel moment de votre jeunesse s’est fait le déclic de la médecine? Patrick bodenmann Dès mon plus jeune âge, j’ai accompagné mon père – cadre chez Nestlé – et ma famille, dans différents pays d’Amérique latine avant de revenir en Suisse. J’ai tout de suite été frappé par les écarts de moyens et d’accès aux soins des habitants, selon qu’ils habitent un quartier huppé ou dans la rue. Je revois les bureaux de mon père, situés en haut d’un bâtiment luxueux construit juste à côté d’un bidonville où les gens n’avaient absolument rien. Ce contraste m’a profondément marqué.

    IV Avant d’aller plus loin, il serait peut-être nécessaire de définir ce que vous entendez par «population vulnérable». Qui est-ce que cela concerne? PB Nous sommes tous à risque d’être à un moment donné vulnérables: c’est ce que les auteurs en particulier issus de l’éthique médicale – définissent comme étant la vulnérabilité générale. Ils la distinguent de la vulnérabilité spéciale chez celui ou celle qui a peu ou pas de ressources, de capabilités, de compétences pour y faire face. Ainsi il y a un groupe de populations vulnérables sujettes à ce type de vulnérabilité dans laquelle s’entremêlent – en plus de la maladie –des éléments de précarité sociale, économique, statutaire, etc. Ce terme est consacré dans la littérature médicale anglo-saxonne depuis plus de trente ans.

    Evidemment, on pense tout de suite aux requérants d’asile, mais cela reviendrait à réduire notre travail à un statut. Ce terme englobe aussi les minorités sexuelles, parfois victimes de traite, la population carcérale, des personnes dont le réseau social est quasi inexistant et qui sont des usagers réguliers du Service des urgences ou qui ne sont plus en mesure de payer leurs soins. Et je ne suis pas exhaustif.

    IV Des situations extrêmement complexes. C’est ce qui vous attire? PB Je dirais que la volonté de changer les choses doit être nécessairement extrêmement forte chez tout professionnel qui décide de se dévouer à ce type de médecine sociale. Quand on fait ce choix de carrière, ce n’est jamais par hasard. Il faut de la ténacité, des convictions et une réelle passion.

    IV Les laboratoires, la recherche, le bloc… Cela ne vous a jamais tenté? PB C’est intéressant que vous opposiez les deux. Dans notre domaine, il y a également énormément de publications, de recherches de grande qualité qui sont menées. Nous avons eu des financements du Fonds national suisse de la recherche, de l’Académie suisse des sciences médicales, de l’Office fédéral de la santé publique, etc; certaines de nos publications ont paru dans de très bons périodiques (BMJ open, PLOS One, JGIM, Lancet, etc.).

    IV Vos travaux visent l’égalité des soins?
    PB Je préfère plutôt parler d’équité. Chaque patient a son histoire, et tout le monde n’a pas besoin de la même chose. Des soins équitables nécessitent une approche centrée sur les besoins spécifiques de chaque patient. Et c’est notamment ce à quoi s’emploie la PMU dont c’était la mission initiale il y a 130 ans, lors de sa création.

    IV Qu’est-ce qui changé en 130 ans? PB En premier lieu, l’interdisciplinarité. Le mythe du «vulnérabologue» médecin seul n’existe pas! Nous travaillons aujourd’hui avec des soignants, des collaborateurs de l’administration, des assistants sociaux. Sans eux, notre travail ne serait que très partiel, voire très superficiel! Fréquemment, le médecin n’est qu’en seconde ligne de la prise en charge de ces patients particulièrement fragiles
    et vulnérables.

    IV Revenons à vous. Pourquoi avez-vous choisi de rester à Lausanne à la fin de vos études, au lieu de faire carrière dans l’humanitaire? PB J’attribue en particulier mon choix aux rencontres faites durant mes études. Notamment celle du Prof. Alain Pécoud, qui fut le directeur de la Policlinique médicale universitaire jusqu’en 2011. Lorsque je lui ai fait part de mon envie de rester à la PMU, il m’a encouragé non seulement à continuer et améliorer la prise en charge des populations vulnérables, mais aussi et surtout à œuvrer localement et au niveau international à la reconnaissance de ce travail.

    IV Un projet que vous avez mené à bien, avec la création de cette chaire… PB C’est une étape importante, mais ce n’est pas un aboutissement. Grâce à cette reconnaissance de l’Université, nous pouvons maintenant approcher les cliniciens, mais aussi

    «Nous prolongeons la mission historique de la policlinique, créée voilà 130 ans»

    les enseignants et les chercheurs d’autres institutions, nationales ou internationales, avec une légitimité accrue. Mais nous sommes encore trop peu à nous préoccuper réellement de cette problématique.

    IV Vous regrettez un manque d’intérêt de la part de vos collègues médecins? PB Je ne dirais pas les choses comme ça. Certains services, de par leur activité, ne sont pas aussi exposés que d’autres que je considère comme étant la première ligne de soins: Gynécologie, Urgences, Psychiatrie, Pédiatrie… Au sein de la Cité hospitalière lausannoise, nous avons la chance d’avoir pour chacune de ces disciplines un ou plusieurs «spécialistes» de la question des populations vulnérables. Mais ce n’est pas le cas partout. Pour les médecins installés, nous sommes encore une notion assez floue.

    IV Vous œuvrez encore dans l’ombre... Vous aimeriez en sortir? PB C’est ce qui est en train de se produire, notamment chez les jeunes étudiants de médecine et médecins en formation. Je vois énormément d’initiatives très positives auprès de METIS (Mouvement des étudiants-tes travaillant contre les inégalités sociales d’accès à la santé, ndlr)

    IV Cela veut-il dire que chaque hôpital devrait avoir un «champion des populations vulnérables»?

    PB Je souhaiterais un mélange de quelques spécialistes formés et la sensibilisation de l’ensemble des professionnels. Aujourd’hui encore, trop de patients à l’histoire «hors du commun» sont transférés aux services sociaux ou directement à notre équipe. Parfois, j’ai même l’impression que la consonance du nom de famille suffit pour leur orientation. Mais je peux comprendre que la situation ne soit pas facile à saisir dans le cadre de la prise en charge. Imaginez: les personnes qui ont fui la guerre en ex-Yougoslavie lorsqu’ils avaient 40 ans ont 60 ou 70 ans aujourd’hui. Et pour eux, c’est un âge extrêmement avancé! Cela n’est pas sans conséquences sur la manière dont nous devons échanger avec ces patients.

    IV De quoi faire peur aux médecins qui n’ont pas l’habitude? PB On touche ici, selon moi, un point essentiel: si nous voulons vraiment aider le patient, quel qu’il soit, cela ne doit pas dépendre des éventuelles affinités que son médecin a – ou n’a pas – avec la problématique des patients vulnérables. Il faut une structure forte avec des professionnels compétents, notamment en termes de compétences cliniques transculturelles.

    IV Quel est votre regard sur la situation suisse en général, et vaudoise en particulier? PB Avec ses différences cantonales et ses 26 systèmes sanitaires différents, l’organisation suisse est extrêmement complexe, en particulier pour la prise en charge des populations vulnérables. Nous avons la chance que notre Département de tutelle (DSAS), ainsi que le Service de la santé publique soient extrêmement sensibles à cette problématique; nous sommes le seul canton à avoir une médecin cantonale adjointe pour les populations vulnérables. Sur la question – très actuelle – des mineurs non accompagnés par exemple. nous avons pu voir que le DSAS a voulu réagir très vite. Au niveau fédéral également, nous sommes très régulièrement consultés au sein de groupes de travaux notamment via l’OFSP. C’est, là encore, une chance immense qui nous permet de donner une assise supplémentaire à nos développements.

    IV Certes. Mais que ce soit par la gauche ou la droite, la récupération politique de votre activité doit être un risque de tous les instants… PB Faire le travail qu’est le nôtre ne sera jamais anodin. Nous devons apporter des preuves objectives issues de nos recherches. Lorsque notre action est mise en lumière, nous devons régulièrement nous justifier, ce qui engendre une importante dépense d’énergie et de temps. D’où le besoin de former davantage de professionnels, afin que nous soyons capables d’assurer ensemble une équité clinique et les développements académiques nécessaires, dans le cadre facilitateur et porteur de cette nouvelle chaire. ⁄



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    BIO

    Médecin adjoint à la Policlinique médicale universitaire (PMU) de Lausanne, Patrick Bodenmann est responsable du Centre des populations vulnérables depuis sa création en 2000. Il a été nommé professeur associé à la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL, titulaire de la nouvelle Chaire de médecine des populations vulnérables dès le 1er août 2016.