• Chronique
    Texte: Laetitia wider

    Duper son cerveau pour mieux se concentrer

    La ritournelle est un grand classique: passer des heures à surfer sur internet, de vidéos de chats rigolos en profils Facebook, consulter son smartphone à la moindre notification ou s’égarer dans une partie de Candy Crush alors même qu’un dossier des plus urgents attend d’être empoigné. A l’issue d’une journée à cumuler les petits égarements de l’attention, c’est pourtant souvent un désagréable sentiment de culpabilité et de frustration qui surgit.

    Avec l’avènement des technologies mobiles, d’internet et des réseaux sociaux, l’être humain se retrouve pour la première fois de son histoire face à une offre pléthorique de sollicitations, d’informations et donc de potentielles sources de distraction quel que soit l’endroit où il se trouve, y compris au travail. «A des degrés divers, tout le monde a une tendance à la procrastination, explique Paul Matusz, chercheur au Laboratoire d’investigation neurophysiologique du CHUV.»

    «L’attention, la capacité à filtrer ce qui nous paraît important de ce qui ne l’est pas, est le fruit d’une interaction complexe entre plusieurs grands réseaux du cerveau. Trois forces, souvent antagonistes influencent notre concentration: les habitudes, les émotions et les intentions. Cette tension génère des conflits internes et des contradictions dans le comportement. Il en résulte de la distraction, c’est-à-dire la difficulté à aligner les priorités des différentes parties du cerveau.»

    "A des degrés divers, tout le monde a une tendance à la procrastination"

    A la fin des années 1980, l’Italien Francesco Cirillo, aujourd’hui développeur de logiciels, est étudiant. Observant ses propres difficultés de concentration dans ses révisions, ainsi que celles de ses comparses, il se met intuitivement à utiliser son minuteur de cuisine, en forme de tomate, pour séquencer ses plages de travail. Et cela fonctionne! Il met au point une méthodologie, troublante de simplicité, la technique «pomodoro.

    Elle compte aujourd’hui de très nombreux adeptes, notamment parmi les étudiants, les chercheurs et autres travailleurs indépendants.

    Et si la méthode est efficace, c’est qu’elle permet de découper un objectif en tâches précises réalisables à court terme. Car la concentration consiste à maintenir actifs les neurones situés dans le cortex préfrontal, le siège de l’attention, pour qu’ils gardent en mémoire le but du moment. Ce dernier doit donc avoir été clairement défini, et ne pas être trop long, car l’activité de ces neurones est fragile.

    Attention toutefois, les nombreuses applications «pomodoro» pour smartphone ne seraient pas aussi efficientes que le bon vieux timer de cuisine. «Quand on utilise un timer, il occupe l’espace auditif et visuel, constate Paul Matusz. On l’entend décompter le temps, on le voit bouger. C’est une stimulation multisensorielle qui nous rappelle chaque seconde que nous devons nous concentrer. C’est beaucoup plus efficace qu’un stimulus qui serait uniquement soit audio, soit visuel. Le simple fait de devoir manipuler ou regarder son smartphone pour vérifier la minuterie peut également être un facteur de distraction.» Toutefois pour que la méthode soit vraiment efficace, il faut y habituer le cerveau, l’entraîner comme un muscle. «Finalement peu importe la durée des pomodori, du moment que c’est toujours la même,10, 25 ou même 45 minutes."

    C’est l’habitude que va prendre le cerveau à se concentrer plusieurs fois dans une journée sur une tâche précise, à reconnaître exactement quand la récompense va tomber qui rend cette méthode efficiente. C’est un moyen de duper son cerveau pour le garder attentif.»

    Francesco Cirillo

    Une bonne attention est ainsi une question d’équilibre entre les différents systèmes du cerveau. Sans être une recette miracle, la technique pomodoro offre donc un outil pour mieux ressentir et canaliser les contraintes exercées par ces nombreux «distracteurs». «L’évolution va bien plus lentement que le progrès technologique, mais il parait peu probable que le cerveau finira par s'habituer à la multiplication des stimuli de notre époque contemporaine.»/



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    La technique pomodoro

    1.Identifier un objectif et le découper en tâches

    2.Décider de la tâche à effectuer

    3.Régler le pomodoro (minuteur) sur 25 minutes

    4.Travailler sur la tâche jusqu'à ce que le minuteur sonne et la noter sur une feuille de papier comme terminée

    5.Prendre une courte pause (5 minutes)

    6.Recommencer

    7.Tous les quatre pomodori prendre une pause un peu plus longue (15-30 minutes)

    Paul Matusz

    Diplômé du Birkbeck College London,Paul Matusz est docteur et chercheur en neurosciences. Au Laboratoire d’investigation neurophysiologique du CHUV, il étudie les différentes manières dont le cerveau intègre l’information quand plusieurs sens sont stimulés. Ses recherche portent essentiellement sur la manière dont le cerveau fait attention et se souvient des objets multisensoriels en fonction de son âge et de son expérience. Elles visent notamment à aider les enfants atteint de dislexie ou de trouble de la vue.

    ​Les grands réseaux


    Les habitudes

    Les neurones des cortex sensoriels sont capables de détecter rapidement les événements habituellement importants. Ils gardent en mémoire des perception qu’ils associent à des actions, par exemple : nourriture-manger, crayon-écrire, sonnerie-répondre. C’est un mécanisme très « pavlovien » de distraction puissant qui peut faire dévier l’attention en une fraction de seconde. «Paradoxalement, chaque action peu devenir une habitude si elle est suffisament entraînée», ajoute Paul Matusz.

    Les émotions

    Le système limbique enregistre en permanence des associations entre l’objet ou l’action et le ressenti. Si ce dernier est agréable ou non, il donne une certaine valeur à cette association. Naturellement, le cerveau qui cherche la récompense va encourager toutes tentatives d’approche vers ce qui nous est agréable, notamment pour y verrouiller l’attention. Les être humains, comme les animaux préfèrent les petites récompenses immédiates, au plus grosse qui viendraient plus tard. Voilà pourquoi la plus part des gens travaillent juste avant la fin de la «deadline».

    Les intentions

    Situé dans le lobe frontal le système de décision stabilise la perception sur l’information la plus pertinente et aide à choisir l’action adéquate. Il doit souvent arbitrer entre plusieurs objectifs. Ce qui complique la prise de décision puisque c’est une source de distraction.