Interview
Texte: Propos recueillis par Erik Freudenreich
Photo: Heidi Diaz - Service d'appui multimédia (SAM)

«Des points ou des icônes ne suffisent pas à modifier nos comportements»

La psychologue Maria del Rio Carral étudie l’impact des objets connectés dans le domaine de la santé. Pour In Vivo, elle revient sur les interrogations liés à ces technologies.

Alimentation, sommeil, activité physique ou sexuelle: plus de 300’000 applications de santé sont aujourd’hui téléchargeables sur les téléphones portables. Un marché qui devrait atteindre une valeur de 151 milliards de francs d’ici à 2025, selon une étude du cabinet Grand View Research. Mais au-delà de ces chiffres faramineux, quel est l’impact réel de ces outils sur la santé de leurs utilisateurs? Peuvent-ils aider à répondre aux défis actuels en matière de santé publique? Maria del Rio Carral, chercheuse en psychologie de la santé, a publié une série d’articles scientifiques qui analysent ce phénomène en plein boom depuis une dizaine d’années. Elle revient ici sur les espoirs et les craintes que soulève cette quantification de soi.

Qu’est-ce qu’on entend par objet connecté?

Dans le domaine de la santé, cela désigne l’usage d’un smartphone pour récolter des indices physiologiques du corps qui deviennent des données numériques traitées par une application. À travers des algorithmes, celle-ci va permettre de faire un retour immédiat sur l’état de santé tout en le comparant à celui d’autres usagers: le nombre de pas que l’on fait en une journée, la quantité de calories consommées, la qualité du sommeil… C’est un outil qui soulève toutes sortes de questions: comment se définit la frontière entre santé et maladie? Est-ce qu’une personne doit être considérée comme n’étant pas en «bonne santé» parce qu’elle ne bouge pas et qu’elle n’utilise pas son application d’alimentation de manière régulière?

Nous avons encore peu de recul sur l’impact que les objets connectés vont avoir à un niveau plus sociétal, sur la manière de définir la santé ou la maladie. Mais il est certain que ces données posent une norme.

Les compagnies d’assurances se trouvent d’ailleurs en première ligne pour promouvoir leur usage.

On assiste peu à peu à une prise de position dans ce sens de la part de certaines compagnies d’assurances, comme si ces objets connectés étaient devenus les gardiens ou les garants d’une «bonne santé». Mais je ne pense pas que ces technologies suffisent pour répondre aux besoins de santé complexes de la société d’aujourd’hui.

La logique sous-jacente de ces objets est basée sur une motivation purement individuelle.

Ils utilisent les systèmes de récompense et d’auto-efficacité employés de longue date en psychologie de la santé, via des approches visant un changement de comportement individuel. Par exemple, si l’on se sent capable d’arrêter de fumer, il y a plus de chances que l’on y arrive. Mais ces modèles considèrent les comportements comme si on pouvait les isoler d’autres pratiques sociales, toujours contextualisées. Alors que fumer va souvent de pair avec l’envie de boire un verre de vin, une association qui nous fait ensuite préférer regarder un film plutôt que d’aller faire du sport. Certains spécialistes estiment qu’il serait plus efficace de cibler les pratiques sociales que de responsabiliser les individus.

Quel est le fait le plus surprenant observé jusqu’ici dans vos travaux?

Deux tiers des personnes interrogées lors d’une de nos enquêtes disent ne pas disposer d’un objet connecté et ne pas vouloir en utiliser à l’avenir. Un fait d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’un sondage que nous avons mené lors d’une édition du salon Planète Santé consacré à la santé digitale. Un certain nombre de personnes indiquaient qu’elles seraient prêtes à l’utiliser en cas de maladie, sur prescription de leur médecin. On en revient au constat qu’il est très difficile de faire la promotion de la santé dans notre société.

Les gens attendent souvent d’être malades ou à risque pour changer d’attitude.

Cela reflète la complexité de l’être humain, dont les comportements sont inévitablement sociaux, ancrés dans une culture, un moment historique ainsi qu’une biographie personnelle. C’est quelque chose que la technologie ne parvient pas encore à saisir.

Qui sont les utilisateurs actuels de ces objets connectés?

On peut distinguer quatre catégories principales: les patients amenés, vu leur état de santé, à gérer une maladie chronique, à surveiller leurs symptômes et leurs fonctions vitales au quotidien; les sportifs qui récoltent des données dans le but de mesurer leur performance ; des individus «tout venant» qui, par curiosité, souhaitent changer un comportement ou améliorer leur performance. Enfin, il y a les adeptes du mouvement du quantified self, une pratique qui consiste à récolter le maximum de données sur soi-même pour optimiser sa vie quotidienne, dans le but de mieux se connaître.

Au niveau suisse, dans le cadre de l’étude que nous avons menée à Planète Santé, environ 50% des utilisateurs interrogés ont indiqué utiliser les objets connectés pour mesurer leur activité physique, 23% pour gérer leur alimentation, 11% en raison d’une maladie chronique et 16% pour d’autres raisons comme la contraception, la mesure du taux d’alcoolémie ou le sommeil.

On note un fort pourcentage d’abandon par les utilisateurs après quelques mois? Comment cela s’explique-t-il?

Les promoteurs de ces objets ainsi que d’autres acteurs dans le domaine de la santé adhèrent à la promesse selon laquelle les nouvelles technologies vont révolutionner nos vies. Or, nos comportements ne sont pas simplement modifiables en étant récompensés par des points ou des icônes. Il est bien beau de compter les calories, mais comment va-t-on gérer une invitation au restaurant ou un dîner chez des amis? Dans le cadre d’une étude réalisée auprès de femmes utilisant une application pour perdre du poids, nous avons noté que certaines d’entre elles décident de ne pas l’utiliser le week-end. D’autres choisissent de l’utiliser de manière secrète, en ne montrant pas devant autrui le fait qu’elles s’en servent au quotidien, ou en ne partageant pas leurs données au sein d’une communauté virtuelle. On voit aussi qu’il y a une diversité d’usages, qui est influencée par notre état affectif, toujours changeant: en cas de déprime passagère, les utilisateurs vont ranger l’objet dans un tiroir.

Vous avez mené une revue de la littérature scientifique sur le sujet des objets connectés. Avec quelles conclusions?

Actuellement, une majorité des auteurs scientifiques dans le domaine se montrent enthousiastes. Ils formulent l’espoir que la technologie va permettre de faire face aux défis de santé publique, notamment une réduction des coûts via la gestion individuelle de sa propre santé.

La littérature existante tend à envisager un futur où l’on utilisera ces objets pour mieux partager qui l’on est et mieux se connaître soi-même.

Une vision qui part du postulat que les individus ont envie de changer de comportement et d’aller mieux. Cependant, il existe aussi un courant minoritaire, plus critique, provenant de la sociologie, la philosophie, l’anthropologie et parfois la psychologie, qui soulève des craintes liées à la protection de la vie privée. En donnant accès à nos données, nous travaillons en quelque sorte pour les grandes compagnies comme Apple. Certains de ces auteurs critiquent la standardisation des comportements qui est promulguée par les objets connectés: est-ce que cette normalisation n’engendre pas un risque d’exclusion, voire à terme des primes d’assurance plus élevées pour ceux qui refusent ce suivi?

Certains auteurs dénoncent la tendance au «healthism» («santéisation») de notre société. Qu’entendent-ils par-là?

Ce néologisme imaginé par l’économiste américain Robert Crawford désigne l’importance accordée aujourd’hui au maintien d’une bonne santé, au détriment d’autres aspects et activités de la vie quotidienne. Avec pour conséquence le fait que toute personne qui ne ferait pas de la santé sa priorité de vie serait vue comme étant anormale dans nos sociétés actuelles. D’un choix propre à chacun, la santé est devenue l’affaire de tous. Nous sommes submergés par des discours qui disent qu’il faut manger sainement ou être en bonne santé.

Des auteurs estiment que cette «santéisation» provoque des réactions inverses: certaines personnes vont continuer à fumer leur paquet de cigarettes quotidien pour s’opposer à ces injonctions.

Est-ce qu’il existe le risque d’aller vers une forme de «dictature du bien-être»?

Tout à fait. Plusieurs études récentes en psychologie montrent d’ailleurs l’impact des réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram sur les normes alimentaires ou du corps «parfait» selon le genre, notamment auprès des jeunes adolescentes, qui se trouvent peut-être dans une situation plus vulnérable.

Quelle influence les objets connectés ont-ils sur la pratique des médecins?

La technologie peut certainement contribuer au développement de la médecine «4P» (personnalisée, préventive, prédictive et participative). Toutefois, il faut faire en sorte qu’elle soit introduite avec un processus progressif d’éducation et de socialisation du patient de la part des médecins, de la même manière que ces derniers doivent expliquer les effets secondaires liés à la prise d’un médicament. Depuis quelques années, on voit se développer l’utilisation d’implants dans le domaine médical qui servent par exemple au suivi en continu de patients diabétiques ou des personnes présentant un risque cardiaque. Parmi les questions qui restent en suspens, il y a celle de savoir si les médecins auront le temps de consulter les données de tous les patients à risque? Je souhaite approfondir cet aspect lors d’un prochain projet de recherche, en cours d’élaboration, dans le domaine des maladies cardiovasculaires.



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Docteure en psychologie, Maria del Rio Carral est l'auteure de plusieurs études consacrées à l'usage de technologies digitales dans le domaine de la santé. La jeune femme d'origine mexicaine est actuellement maître assistante au sein de l'Institut de psychologie de l'Université de Lausanne.