Dossier
Texte: Emilie Mathys
Photo: jeanne martel

Enfants victimes d’agressions sexuelles : comment sortir du silence ?

Aucune classe sociale, aucun milieu n’est épargné. Les violences sexuelles qui frappent les personnes mineures sont omniprésentes. On estime qu’un enfant sur cinq subit une agression de ce type. L’inceste, quant à lui, concernerait un enfant sur dix. Des chiffres effrayants et pourtant sous-estimés, selon les spécialistes. Présentation d'un enjeu de santé publique de grande ampleur.

Cousine, petite-fille, meilleur ami, voisine, collègue… Nous côtoyons, pour la plupart d’entre nous à notre insu, une personne qui a été abusée sexuellement dans son enfance. Nous avons aussi entendu les histoires d’un père qui se rend trop souvent dans la chambre à coucher de sa fille lorsque le reste de la famille dort ou d’un adolescent qui harcèle sa cousine sous couvert de « jeux d’enfants ». Nous connaissons ces personnes, parfois, sans avoir conscience de leur vécu, ou en l’occultant : il est souvent plus facile de détourner le regard que de se confronter à la réalité de ces agressions. Si la parole se libère autour des violences sexuelles depuis le mouvement #MeToo, le tabou qui pèse sur les abus sexuels – en particulier les actes incestueux – dont sont victimes les enfants est puissant, paralysant.

Près d’un enfant sur cinq est victime de violences sexuelles, selon le Conseil de l’Europe, la principale organisation de défense des droits humains en Europe. Attouchements, exhibitionnisme, viol, harcèlement et agressions ou encore exploitation sous forme de prostitution, le spectre est large et recouvre toutes les strates de la société. En Europe et en Amérique du Nord, l’inceste, soit des relations sexuelles entre personnes partageant un lien de sang, concernerait un enfant sur dix. Pour la Suisse, une étude de 2019 de la RTS faisait état d’environ 350 enfants victimes d’inceste par année. Une tendance stable, mais « des chiffres qui ne révèlent toutefois que la pointe de l’iceberg », précise l’article. En effet, il n’existe actuellement en Suisse aucune enquête institutionnelle sur l’inceste. La proportion de mères abusives serait également sous-évaluée, même si, comme pour les autres types de violences sexuelles, 94% des agresseures sont des hommes, dont environ un quart de mineures au moment des faits.

« Les abus sexuels sur les mineures sont une problématique fréquente et sont vraisemblablement sous-estimés », confirme Francesca Hoegger, pédiatre et cheffe de clinique au CAN Team, une unité du CHUV qui offre un soutien aux professionnel∙le∙s dans la détection et l’évaluation des situations de maltraitance chez les mineur∙e∙s. Vulnérables et influençables, les enfants sont des cibles faciles. « La notion de sexualité chez les plus jeunes n’a pas la même signification que pour un adulte. Et un abus sexuel peut être fait sans violence.

Nombre de personnes ne se souviennent pas de ce qui leur est arrivé ou le conscientisent tardivement comme tel », poursuit Francesca Hoegger. A fortiori, lorsque des enfants en situation de handicap sont concernées : une population à risque élevé d’abus, et qui peut éprouver des difficultés d’expression et de la compréhension de tel ou tel geste, donné dans le cadre des soins, par exemple. La parole est d’autant plus précieuse qu’un examen clinique de la sphère génitale n’apportera pas toujours de preuves, souligne la pédiatre du CHUV. « Nous trouvons des lésions dans 30% seulement des cas d’abus avec contact physique. C’est la raison pour laquelle les propos spontanés d’un enfant sont souvent les plus pertinents. »

un enfant sur cinq victime d’abus sexuels

Cette estimation formulée par le Conseil de l’Europe
est issue de la combinaison de plusieurs études et des statistiques publiées par l’Unicef, l’Organisation internationale du travail ou encore l’Organisation mondiale de la santé. Ce chiffre tient également compte du sous-signalement dont les abus sexuels font souvent l’objet.

Source : Libération, « D’où vient l’estimation selon laquelle un enfant sur cinq a été victime de violences sexuelles ? », 09.11.2021 

Le phénomène de « dissociation », également lié à d’autres types de traumas, est l’une des clés pour comprendre l’« amnésie traumatique » dont sont frappées beaucoup de ces victimes d’abus sexuels privées de parole. Cette réaction physiologique de survie se produit lorsque la violence est insupportable (pouvant mener jusqu’à une « mort de stress »), paralysant les fonctions mentales supérieures et rendant complètement inaccessible la réponse émotionnelle. La personne a l’impression d’être « à côté » ou « au-dessus de son corps ». Son pendant, appelé mémoire traumatique, peut quant à lui faire ressurgir à tout moment des souvenirs enfouis dans le subconscient. Les agressions reviennent fréquemment sous forme de flash-back, à l’âge adulte, déclenchés par une odeur, un lieu, une couleur, et réactivant les traumas passés. En plus de ces réactions physiologiques, il faut également prendre en compte le contexte hiérarchique et relationnel dans lequel s’inscrivent ces abus et qui complique d’autant la libération de la parole : entre 70% et 85% des enfants connaissent leur agresseure.

1 / Inceste, silence et déni

« La famille représente la principale sphère où s’exercent les abus sexuels et les violences. L’inceste s’inscrit souvent dans une relation privilégiée entre un adulte abuseur et un enfant », rappelle Alessandra Duc Marwood, psychiatre et médecin adjointe du Centre les Boréales, une structure créée en 2010 et dédiée aux violences intrafamiliales. « Les enfants sont victimes de violences par les figures qui représentent la protection et la sécurité, entraînant une confusion par rapport à la personne censée protéger et prodiguer de l’amour, mais qui, dans le même temps, devient celle qui fait du mal. On apprend les règles relationnelles au sein de sa famille, comment savoir ce qui est normal ou non ? » détaille la psychiatre. Un point également souligné par la journaliste française Charlotte Pudlowski dans son enquête minutieuse se basant sur un vécu familial, « Ou peut-être une nuit – Inceste : la guerre du silence1 ». « On ne se révolte pas contre ceux que l’on aime. C’est ce qui fait de l’inceste une arme de domination si puissante. »

Le silence qui pèse sur de jeunes victimes pétries de honte et de culpabilité est d’autant plus lourd que révéler au grand jour des abus commis par une proche équivaut à menacer la tranquillité du « cocon » familial. « Dans les familles où il y a des actes incestueux, la parole est plus punissable que les actes », assure Alessandra Duc Marwood. Toujours dans son essai, Charlotte Pudlowski note : « Plus l’amour est présent, le respect, le sentiment d’être redevable et dépendant, plus le risque est grand de faire exploser son socle, ses proches, sa famille et plus la révolte semble impossible, la dénonciation ingérable, ou pas tout de suite, ou tard, ou au prix de l’exclusion du foyer ». Ce mur, Marjorie, 34 ans, abusée par son cousin de ses 4 à 10 ans, y a fait face : « Il me faisait taire en me répétant que c’était sale et que si je racontais ce secret, tout le monde penserait que j’étais sale, moi aussi. J’ai, une fois, essayé d’en parler à ma grand-mère, mais celle-ci n’a pas réagi. » Le déni des conjointes et des proches est monnaie courante dans les affaires d’inceste. Ils ou elles en viennent même souvent jusqu’à prendre le parti de l’auteure, observe la psychiatre. Un désaveu qu’a vécu Heidi avec sa mère, lorsque celle-ci a appris que son mari avait abusé de sa fille pendant des années. « Elle s’est d’abord montrée désolée, puis m’en a voulu, m’accusant d’avoir sciemment séduit mon beau-père », raconte l’étudiante de 22 ans qui a depuis coupé les liens.

Ce déni, on le retrouve aussi fréquemment du côté des agresseures, observe Alessandra Duc Marwood. « Beaucoup d’auteures de violences avouent les faits mais rejettent toute responsabilité. Nous devons leur rappeler qu’une enfant n’est jamais consentant ou demandeur de faveurs sexuelles. » Tout un travail est alors effectué avec la personne auteure de violences autour de la reconnaissance des faits, d’un rappel de la loi et, surtout, d’une prise de conscience de l’impact d’un inceste.

2 / Un enjeu de santé publique

Si le nombre de violences sexuelles sur personnes mineures reste sous-évalué, leurs répercussions sur l’état de santé de la population sont, elles, bien tangibles. Une étude étasunienne² (² « One Year’s Losses for Child Sexual Abuse in U.S. Top $9 Billion, New Study Suggests » | Johns Hopkins | Bloomberg School of Public Health (jhu.edu)) datant de 2018 estime l’impact économique annuel des abus sexuels sur les enfants à plus de 9 milliards de dollars pour le pays. Un montant qui comprend les coûts des soins de santé, de la protection de l’enfance, de l’éducation spécialisée, de la violence et de la criminalité, du suicide et de la perte de productivité des personnes abusées. « Nous ne sommes pas égaux face aux risques ou à la résilience. Mais on sait qu’avoir vécu des violences ou des abus prétérite l’avenir », relève Alessandra Duc Marwood. D’autant plus si les facteurs de risques se cumulent (isolement social, maladie, précarité, etc.).

Les séquelles chez l’enfant sont multiples et diffèrent selon l’individu et son genre. Elles peuvent prendre la forme d’un état de choc, d’anxiété, d’agressivité, de retards développementaux ou de manifestations neurobiologiques. Les conséquences, d’autant plus si les abus se répètent dans le temps, perdurent souvent à l’âge adulte et à travers les générations. Problèmes d’attachement, TOC, agressivité, addictions, comportements sexuels à risque, maladies chroniques, isolement : la liste est longue. Pour Marjorie, les abus perpétrés par son cousin se sont traduits par des problèmes d’anorexie et de boulimie, de consommation problématique d’alcool et de difficultés dans son intimité. « J’emploie aujourd’hui encore des expressions un peu enfantines pour parler de sexe, ou j’essaie simplement d’éviter d’en parler. J’ai toujours l’impression que je fais quelque chose de mal ou de sale », raconte la jeune femme, dont les blocages ont notamment prétérité nombre de ses histoires sentimentales. De son côté, Heidi se souvient avoir eu ses règles très tôt, à l’âge de 9 ans. « Enfant, je m’habillais déjà comme une grande, je portais du rouge à lèvres. Mon beau-père m’achetait des habits d’adulte. » Elle aussi vit des blocages au niveau de sa sexualité, sous forme de flash-back.

Moins connus, les problèmes cardiovasculaires à l’âge adulte peuvent également être une résultante de traumas, dont les abus sexuels. « Quel que soit le type de maltraitance, une victime d’abus a plus de probabilités d’être en hyper-vigilance constante en raison d’un syndrome de stress post-traumatique et, ainsi, d’être constamment sous adrénaline et cortisol », souligne Marco Tuberoso, psychologue à l’association Espas, qui s’engage auprès des enfants et des adultes concernées par les abus sexuels. L’essai Ou peut-être une nuit dépeint le cas de Lydia, 48 ans, qui, à la suite de chocs psychologiques liés à des abus sexuels par son père, a développé une maladie neurovégétative dégénérative. Elle est désormais en chaise roulante.

« Avoir subi des violences sexuelles ne signifie pas toujours un mauvais pronostic pour le futur développement de l’enfant, précise la Dre Francesca Hoegger. Mais trouver le soutien nécessaire aide à aller bien. Plus l’enfant est pris en charge tôt, plus les chances sont grandes que les conséquences sur sa santé soient moindres. » Plus nuancée, Alessandra Duc Marwood reconnaît que « beaucoup d’anciennes victimes construisent leur vie et font des choses merveilleuses. Mais au prix d’une souffrance intérieure énorme. »

3 / Aider les adultes préoccupées par leurs fantasmes

Il est parfois plus confortable pour une société de panser des blessures que de les prévenir. De prendre en charge les victimes plutôt que de se demander qui sont les agresseureuses, pourquoi ils ou elles agissent et comment de telles violences, décennie après décennie, gangrènent nos sociétés en toute impunité. D’éviter de regarder en face des visages connus et qui, pourtant, ont commis l’indicible. Certaines structures ont, toutefois, le courage de prendre le problème à la racine : c’est le cas de l’association Dis No, installée discrètement au premier étage d’un immeuble résidentiel du centre de Lausanne.

La mission de cette organisation unique en Suisse romande : apporter son aide à des adolescentes ou des adultes préoccupées par des fantasmes sexuels envers des enfants (communément appelés « pédophilie ») et à risque de passage à l’acte. Une problématique qui concernerait environ 1% de la population masculine (soit environ 66’000 personnes en Suisse) et sur laquelle pèse « un stigmate et un tabou considérables », selon Hakim Gonthier, le directeur de l’association. « Nous travaillons avec des personnes en grande souffrance qui ne savent pas vers qui se tourner. Comment en parler à ses proches ? Nous sommes souvent les seules personnes à être au courant de ce qui se passe dans leur tête. »

L’association leur offre ainsi une écoute attentive, ainsi qu’à leurs proches, et les accompagne dans une démarche de changement qui peut parfois prendre du temps : « Nous observons fréquemment une minimisation des faits, des mécanismes de déni ou de distorsions cognitives, soit l’interprétation des gestes d’enfants comme une invitation. Nous les aidons à conscientiser ces fantasmes, à les recadrer et nous leur rappelons la loi », relate Hakim Gonthier. Le directeur se montre toutefois rassurant : « Faire le pas de nous contacter est un facteur protecteur de passage à l’acte. » L’association n’offre pas de soutien thérapeutique mais réoriente les personnes vers des spécialistes, lorsqu’ils ou elles acceptent. Elle rencontre en effet des difficultés à trouver des thérapeutes, souvent peu formées ou enclines à travailler avec ce type de patiente.

À l’instar des auteurtrices d’abus sexuels, les personnes faisant appel à l’association sont en majorité des hommes. Les femmes qui recherchent de l’aide à Dis No souffrent plus généralement de TOC pédophilique, soit « la peur d’être pédophile », qui diffère de l’attirance pour les enfants. L’association a à cœur sa lutte contre les mythes entourant ce trouble et précise que pédophilie n’équivaut pas à agression sexuelle. « On estime que seules 30 à 40% des personnes ayant commis une agression sexuelle sur les enfants présentent une attirance sexuelle primaire ou exclusive pour les enfants, ce qui les classerait dans la catégorie des pédophiles, précise Hakim Gonthier. Les 60% restants sont le fait de personnes qui ne répondent pas à un diagnostic de pédophilie mais sont des agresseurs dits opportunistes avec un profil psychopathique ou antisocial. » Le spécialiste recommande de ne pas stigmatiser cette attirance, tant que cette dernière, encadrée par des limites claires et des stratégies de non-passage à l’acte, reste circonscrite à des pensées. « Prenez contact avant que la situation ne devienne hors de contrôle. L’onde de choc est telle pour la victime, comme pour la personne et ses proches, qu’une fois la limite franchie, il est impossible de revenir en arrière », insiste-t-il.

Marco Tuberoso d’Espas travaille avec des auteures d’agressions sexuelles de moins de 18 ans envoyées par le Tribunal des mineurs. Ce sont majoritairement des garçons qui ont, pour la plupart, également subi des maltraitances, et pour un tiers d’entre euxelles des violences sexuelles. « Attention : cela ne signifie pas que toutes les personnes abusées deviennent des abuseurs, insiste Marco Tuberoso. Pour les adolescents auteurs, la sexualité est souvent un moyen d’entrer dans une forme de délinquance, de montrer à quel point ils vont mal. » Dans une société genrée où l’expression des émotions reste exclue de la construction de la masculinité (les filles, elles, auront davantage des tendances autodestructrices), le psychologue s’attache à faire parler ces jeunes garçons de leur souffrance, tout en leur rappelant que le fait d’avoir été victime d’abus ne leur donne pas le droit d’agresser un tiers à leur tour.

Heidi Duperrex, 22 ans, fondatrice de l’association Amor Fati

« Je ne voulais pas être celle qui détruit la famille »

« J’ai été victime d’inceste de la part de mon beau-père. Il a commencé autour de mes 6 ans – c’est un peu flou – par des attouchements. Qui se sont, au fil des années, transformés en viols. Les abus ont perduré jusqu’à mes 15 ans, au moment du divorce avec ma mère. Petite, je ne comprenais pas ce qui se passait. Mon beau-père représentait la figure d’autorité de la maison, il était très proche de moi. J’étais toujours celle qui avait le plus de cadeaux, la plus grande chambre, le droit d’aller devant dans la voiture. Il était également très tactile, même en public. Mais il pouvait aussi se montrer très manipulateur, pleurait, menaçait de se suicider si je le dénonçais. Je ressentais beaucoup de pression. Surtout, parce que je ne voulais pas être celle qui détruit la famille.

La première fois que j’ai mentionné avoir été victime d’inceste, c’était le jour de mes 16 ans, à deux amies. Elles étaient choquées et n’ont pas su quoi répondre. Je ne leur en veux pas, mais je me suis sentie bête et honteuse. Je me suis alors à nouveau tue. J’ai longtemps été en
dissociation¹, mais, avec les années, le poids de ce qui m’était arrivé pesait de plus en plus lourd. Puis la crise du Covid-19 a éclaté et moi avec. C’était trop, j’avais une boule de haine en moi, j’en voulais à tout le monde. Mon copain de l’époque – la première personne qui a su m’écouter – m’a alors poussée à en parler à mon frère, dont j’étais très proche. Il m’a crue, ça a été un énorme soulagement.

Avec son aide, j’ai alerté une partie de ma famille. Tout le monde était sous le choc. Je me suis sentie soulagée, mais en même temps très seule : beaucoup d’adultes s’en doutaient mais n’ont rien fait. Aujourd’hui, tout le monde s’en veut. J’ai porté plainte trois jours après ces révélations, en mai 2020, sur conseil de mon père. Ma mère, qui en tant qu’ancienne conjointe était suspecte, a appris par la police que mon beau-père avait abusé de moi. Je suis toujours dans l’attente du procès qui ne cesse d’être repoussé² et, pendant ce temps, même s’il n’a plus le droit de voir mon demi-frère, mon agresseur est en liberté. La justice n’en fait pas assez pour les victimes, on devrait être soutenues davantage.

Si j’ai accepté de témoigner, c’est pour montrer que les victimes n’ont pas de visage particulier. Personne n’est à l’abri, on connaît toutes et tous quelqu’un dans son entourage qui a subi des abus. Et c’est important de sentir qu’on n’est pas seule. J’ai fondé l’année dernière l’association Amor Fati, qui propose notamment un groupe de parole à Fribourg pour les victimes d’abus sexuels. Je suis également étudiante en psychologie. J’espère ainsi pouvoir aider d’autres personnes dans le futur. »

¹ Épisodes au cours desquels, à la suite d’un trauma, la personne perd le contact avec un ou plusieurs aspects de la réalité : son corps, ses pensées, son environnement,
et/ou ses actions lui deviennent étrangers.

² Entre-temps, la première partie du procès a eu lieu, la procureure a requis 12 ans ferme contre le prévenu qui a fait recours.

Prosper Gabriel 24 ans

« On peut transformer son trauma en quelque chose de positif »

« Oui, l’inceste concerne aussi les hommes. Et en parler ne rend pas moins ‹ viril ›. C’est important qu’on nous entende sur ce sujet.

J’ai été abusé par deux personnes différentes, ce qui signifie aussi deux expériences distinctes. J’étais très jeune la première fois, autour de 3 ans. On avait l’habitude de jouer à papa-maman avec mes amies. Une fille plus âgée, la cousine de ma cousine, insistait toujours pour que je fasse le papa et elle la maman. Elle m’a une fois emmené dans un bâtiment isolé, c’est là qu’elle en a profité pour m’attoucher. Ça s’est répété plusieurs fois. Je sentais que c’était inhabituel, bizarre, mais je n’ai pas le souvenir de quelque chose de violent.

Contrairement à la deuxième personne qui m’a agressé. Je vivais à l’époque chez ma tante, dans un environnement très violent, très stressant. Ma cousine, alors âgée de 16 ans, en a profité. Étant donné que je ne faisais pas directement partie de la famille, elle savait qu’on ne prendrait jamais mon parti. Avec elle, il y a tout eu, des attouchements à la pénétration. Des menaces et du chantage. J’avais tellement peur de me faire bannir de chez ma tante que j’en étais au point où c’était à moi de tout faire pour qu’on ne nous attrape pas. Cette situation a duré un an, puis j’ai déménagé et, en 2014, j’ai rejoint mon oncle en Suisse.

Par instinct de survie, je n’ai jamais rien dit. J’ai mis cette affaire dans une boîte, je me suis en quelque sorte coupé de mes émotions. Mais peut-être se sont-elles exprimées autrement. J’ai, par exemple, pu ressentir du dégoût pour les femmes, je ne croyais pas en l’amour. À l’inverse, je recherchais constamment leur attention. J’ai toujours été sensible aux violences, notamment aux violences sexuelles envers les femmes. Lorsqu’elles se confiaient à moi, j’avais envie de leur dire ‹ je sais ce que vous vivez ›. Je me suis longtemps senti impuissant. J’avais cette envie de montrer que j’étais le plus fort, le plus massif, en étant à fond dans le sport. J’avais la sensation d’être le petit Prosper qui doit se taire et que ma cousine avait toujours une emprise sur moi. Je suis parvenu à transformer ce désir de ‹ masculinité › en quelque chose de positif. J’ai même été champion suisse de boxe amateur. Si je devais aujourd’hui croiser cette femme, je voudrais lui montrer que, malgré ce qu’elle m’a fait subir, je vais bien. Je suis une personne à part entière. »

Linda Mathez

Lidia Mathez, jeune diplômée de l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève, frappe par la maîtrise d’« Embrasse-moi », son premier roman graphique – et autobiographique.

Fragile et déprimée, la jeune Lidia du livre vit mal son entrée dans sa vie de femme. Peu à peu, les souvenirs occultés d’abus subis dans l’enfance prennent forme.
Mais savoir donne-t-il le moyen de gérer la vérité ? Pour s’en sortir, l’héroïne devra faire preuve de courage et de lucidité, tout comme son alter ego l’illustratrice.

In vivo Comment cet album est-il né ?

lidia mathez / À la fin de l’année 2020, notre professeur
nous a orientés vers les sujets pour l’examen final. C’était sur le thème de l’anxiété, j’ai dû faire un travail sur moi-même, et à travers ce processus, les souvenirs ont commencé à remonter. J’en ai parlé à mes parents, j’ai pu comprendre ce qui m’était arrivé, et j’ai décidé d’en faire mon portfolio d’examen. Mon but était de briser un tabou
d’une manière plus accessible que dans les livres.

Iv Vos enseignantes l’ont accepté ?

lm / Leurs réticences visaient moins le sujet que mon style, proche du manga, et la technique digitale que j’avais choisi d’utiliser pour ce projet. Mais c’est d’abord à moi que ça devait plaire, puisque c’est moi qui devais aller mieux. Ça
a cependant été très dffcile, les images et les souvenirs revenaient et, parfois, je me suis écroulée. Heureusement, ma classe et mes professeurs m’ont soutenue. Et puis c’était pour mon diplôme, je ne pouvais plus m’arrêter. Dans ce roman graphique, le noir est omniprésent : après le trauma, ce bain de liquide noir, opaque, dont surgissent des mains et des yeux, habitait mes rêves. Par contre, je ne voulais rien d’agressif dans le dessin, pas même pour l’abuseur. C’est une chose sur laquelle je voulais mettre le doigt : les méchants ne sont pas typés, n’importe qui peut être un abuseur. Ce style appartient d’ailleurs uniquement à cet album.

Iv / Comment s’est déroulée la publication de l’album ?

lm / Cette offre m’a troublée, car si j’étais bien sûr heureuse de cette occasion, rare pour les jeunes artistes, c’était mon histoire qui allait être publiée. Fallait-il changer les noms, modifier certaines choses ? Finalement, j’ai uniquement affiné quelques détails, et je me suis dit qu’on verrait bien. Dès la parution, j’ai reçu de nombreux messages sur Instagram, de victimes qui n’osaient pas parler. Cela arrive à beaucoup de gens, malheureusement leur silence protège les abus. Au début, je répondais, mais j’ai dû simplifier pour ne pas être submergée, ça a été un grand défi.

Iv / Quel est votre conseil pour les personnes victimes ?

lm / Je recommande de parler aux parents, aux amis, aux spécialistes, pour prendre du recul, même si c’est dfficile, car la surprise puis la gêne paralysent d’abord les réactions. On n’a jamais de « chance » en cas d’abus, mais, pour ma part, j’apprécie d’avoir un entourage sain qui, passé le choc, m’a soutenue et encouragée. Si on est seul (ou qu’il est la source de l’abus), il faut vraiment s’adresser à quelqu’un d’autre. J’ai aussi eu des retours sur l’album de la part de médecins, qui l’utilisent pour l’accompagnement des personnes victimes d’abus : c’est chouette qu’il puisse aider. /

Dans chaque numéro d’In Vivo, le Focus se clôt sur une sélection d’ouvrages en « libres échos ». Ces suggestions de lectures sont préparées en collaboration avec Payot Libraire et sont signées Joëlle Brack, libraire et responsable éditoriale de www.payot.ch.



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Lexique

Abus sexuel

Interaction de nature sexuelle inappropriée à l’âge et au niveau du développement psycho-sexuel de l’enfant ainsi qu’à son statut dans la société.

Agressions sexuelles

Renvoient à une attaque – soudaine et brutale – portant une atteinte physique et/ou psychique à quelqu’un.

Violences sexuelles

Elles s’inscrivent dans le cadre de la maltraitance infantile. Elles incluent les contacts physiques directs et les actes, qui se déroulent à travers une interaction visuelle, verbale ou psychologique.

Dissociation

Phénomène de déconnexion involontaire des émotions afin de se détacher de la souffrance. Impression d’absence de soi au moment des violences.

ESPT

État de stress post-traumatique. Réaction psychologique résultant d’une situation durant laquelle l’intégrité physique et/ou psychologique de la personne a été menacée et/ou atteinte. Peut s’exprimer par exemple sous la forme d’hyper vigilance et de flash-back.

Mémoire traumatique

Conséquence psychotraumatique des violences. Se traduit par des flash back, des illusions sensorielles, des cauchemars qui font revivre le traumatisme, avec la même détresse, les mêmes réactions physiologiques, somatiques et psychologiques que celles vécues lors des violences.

Résilience

La capacité à réussir à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une épreuve négative.

Types de violences sexuelles

Sans contact corporel

• Exhibitionnisme

• Voyeurisme

• Confrontation à du matériel pornographique

• Agressions verbales

Avec contact corporel

• Sans pénétration : attouchements, masturbation de l’auteure sur la victime ou de la victime
sur l’auteure.

• Avec pénétration : pénétration orale, vaginale, anale de l’auteure sur la victime ou de la victime sur l’auteure qui le demande.

Sources : LAVI CentreLAVI-Abus-sur-mineurs-pdf, memoiretraumatique.org

Vers qui se tourner?

Centres LAVI

- aide et conseils pour les victimes
de violences physiques, sexuelles
ou psychiques

- soutien psychologique et juridique

- conseil pour les aides financières

profa.ch/lavi

Association ESPAS

- suivis thérapeutiques pour les victimes de violences sexuelles

- prise en charge pour adolescentes
qui ont commis des violences sexuelles

- cours de sensibilisation pour
les professionnelles

espas.info

Brigade des mœurs

- s’occupe de ce qui concerne l’intégrité corporelle

- reçoit les plaintes pour maltraitance physique ou sexuelle

- reçoit les personnes 24h/24

vd.ch

Association DIS NO

- active dans la prévention de la maltraitance et des abus sexuels

- accueille les adultes ou adolescentes
qui ressentent une attirance envers les enfants

- uniquement destiné aux personnes qui n’ont pas commis d’actes d’ordre sexuel

disno.ch

CAN Team

- forme les professionnelles à la détection de la maltraitance et à l’orientation vers des mesures de protection de l’enfant et l’adolescente

- rattaché au Service de pédiatrie
du CHUV

chuv.ch

CONSULTATION Les Boréales

- destinée aux familles et couples concernés par des situations
de violences ou d’abus sexuels

- propose des thérapies individuelles de couple ou de famille

- organise des visites à domicile
et des groupes de parole

chuv.ch

Lisa a eu « de la chance dans son malheur » : ses enseignantes ont compris que l’adolescente allait mal, elle a été entendue et a pu dénoncer son violeur, qui a été jugé et sévèrement condamné. Lorsqu’elle débarque

dans le bureau de Me Alice Keridreux, l’affaire semble donc close. Mais elle s’ouvre, au contraire, et révèle ses chausse-trapes. Bretonne amateure de bains de mer glacés, Alice va devoir plonger au cœur d’un dossier troublant. Pascale

Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire au Monde, romance à peine un cas réel récemment médiatisé. Et il fallait sa solide

connaissance des procédures pour actionner les ressorts du doute et du réexamen sans nuire au besoin croissant de confiance dans la parole des victimes. Dosant parfaitement

le suspense de l’instruction et la tension des esprits, elle offre un regard différent, lucide mais empathique, sur une affaire sans doute unique en son genre. Ou peut-être pas ?