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    Texte: Patricia Michaud
    Photo: Lynn Johnson, Mahn Center for Archives and Special Collections, Ohio University Libraries

    Blouses blanches et cheveux gris

    De plus en plus de médecins exercent après 65 ans en Suisse. Faut-il rappeler les retraités pour pallier la pénurie de médecins? Une option, mais pas la solution, estiment les spécialistes.

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    Photo: l’Américaine Leila Denmark est une figure emblématique de l’histoire de la médecine: née en 1898, elle a exercé son métier de pédiatre jusqu’à l’âge de 103 ans. Elle est aussi connue pour avoir contribué au développement du vaccin contre la coqueluche. Elle est décédée en 2012, à 114 ans.

    Lorsqu’il a entrepris ses études de médecine, Roger s’est fixé l’objectif de carrière suivant: «Travailler à fond pendant une trentaine d’années, puis prendre un retraite anticipée afin de profiter du salaire durement gagné.» Aujourd’hui âgé de 68 ans, le Bâlois exerce toujours ses activités de généraliste en cabinet. Certes à temps «vaguement réduit, mais «plus motivé que jamais» et sans doute pour des années encore.

    Roger ne constitue pas une exception en Suisse. «L’âge des médecins est clairement à la hausse dans notre pays», constate Christoph Bosshard, vice-président de la Fédération des médecins suisses (FMH). L’augmentation est particulièrement notable dans la catégorie des 60 ans et plus, précise-t-il.

    Les chiffres les plus récents publiés par la FMH sont parlants, notamment en ce qui concerne les généralistes du secteur ambulatoire: en 2016, leur moyenne d’âge était de 54,6 ans, contre 52,6 ans en 2008. Quant au nombre de blouses blanches (de la même catégorie) âgées de 65 à 69 ans, il a plus que triplé en huit ans, passant de 279 à 854. La progression est similaire en ce qui concerne les 74 ans et plus (2008: 48 personnes; 2016: 134 personnes). Dans la tranche 70-74 ans, elle est encore plus nette (288 médecins en 2016 contre 82 en 2008).

    Délicate question de la succession

    «Certes, tous les médecins exerçant après l’âge de la retraite ne travaillent pas à temps plein», nuance Christoph Bosshard. C’est d’ailleurs la possibilité accrue de pratiquer la médecine à temps partiel (par exemple au sein d’un cabinet de groupe) qui explique en partie la recrudescence de médecins seniors. À noter aussi que passé un certain âge, de nombreux praticiens font le choix de quitter la médecine curative pour privilégier d’autres secteurs, tels que le conseil en assurances. «Vous aurez sans doute de la peine à trouver un médecin de 60 ans aux urgences», plaisante le vice-président de la FMH. «Le spectre de la médecine est suffisamment large pour offrir des options plus «tranquilles» aux professionnels en fin de carrière.»

    Mais pourquoi donc de plus en plus de médecins continuent-ils à se consacrer à leurs patients alors qu’ils auraient droit à une retraite bien méritée? «Le fait que les seniors soient de plus en plus en forme entre bien sûr en ligne de compte», estime Christoph Bosshard. Mais d’après les observations de la FMH, l’une des principales raisons poussant les généralistes sexagénaires, voire septuagénaires, à rester sur le marché du travail, est «la difficulté à remettre leur cabinet». Plutôt que de confier leur «bébé», ainsi que leur clientèle, à un inconnu, il n’est pas rare que les médecins préfèrent exercer jusqu’à ce qu’ils aient déniché la perle rare.

    C’est d’ailleurs la possibilité accrue de pratiquer la médecine à temps partiel (par exemple au sein d’un cabinet de groupe) qui explique en partie la recrudescence de médecins seniors.

    Pas de quoi alarmer la FMH, qui, après s’être penchée sur la question des compétences des médecins de plus de 60 ans, a conclu qu’il n’y avait aucune raison de penser que le risque est accru pour leurs patients. À l’inverse, les praticiens seniors présentent plusieurs avantages comparatifs sur leurs cadets, relève Christoph Bosshard. Outre leur grande expérience pratique et théorique, ils disposent «d’un solide réseau, ce qui est très important dans notre discipline».

    Dérogation du Conseil d’état

    Dans le secteur hospitalier, une progression de l’âge moyen des médecins, qui est passé de 41,5 ans en 2008 à 43,2 ans en 2016, se constate également. Même si les praticiens âgés de 60 ans et plus n’échappent pas à cette tendance haussière, leur nombre est beaucoup moins élevé que celui de leurs homologues du secteur ambulatoire. Sans surprise, le fait que, dans le service public, il n’est en théorie pas permis d’exercer son activité au-delà de l’âge de la retraite contribue à expliquer cette différence.

    En théorie seulement? «Dans les faits, il est possible d’obtenir une dérogation, du moins dans le canton de Vaud», souligne Antonio Racciatti, directeur des Ressources humaines du CHUV. Limitée à l’âge de 70 ans, cette prolongation implique le feu vert «de la direction de l’hôpital, ainsi que du Conseil d’état». En 2016, l’établissement ne recensait que 11,5 EPT (équivalents plein temps) âgés de 65 ans et plus parmi ses médecins cadres (hors agréés), 0,6 parmi ses chefs de clinique et 1,4 parmi ses médecins agréés. Une part basse et relativement stable ces dernières années.

    «Il s’agit surtout de spécialistes hautement qualifiés, qui continuent à exercer au sein du CHUV le temps que leur relève soit assurée», précise Antonio Racciatti, «ou de collaborateurs impliqués dans des projets de recherche en cours». Même son de cloche du côté de Christoph Bosshard en ce qui concerne les hôpitaux privés: certes, on y trouve davantage de médecins ayant dépassé 65 ans (dont certains transfuges du public), puisque l’âge de la retraite n’y est pas aussi réglementé que dans le public. Mais «ce phénomène concerne essentiellement les «pontes», qui garantissent une certaine notoriété aux cliniques».

    Former les jeunes en priorité

    De l’avis du directeur des Ressources humaines du CHUV, la question de l’employabilité des médecins seniors va se poser de plus en plus souvent dans un avenir proche. Dans un contexte où la pénurie de spécialistes est sur toutes les lèvres, les praticiens sexagénaires pourraient constituer «une solution provisoire». Antonio Racciatti constate que dans de nombreux autres secteurs d’activité suisses, des politiques d’encouragement actif au maintien des seniors sur le marché du travail ont été mises sur pied (voir aussi encadré). Pourquoi pas dans le domaine de la médecine, comme c’est le cas en France?

    Mais le DRH d’avertir: le cas échéant, il ne doit s’agir que «d’une solution intermédiaire». À long terme, la pénurie de médecins passe par la formation des jeunes. «Et c’est justement dans le domaine de la formation que l’on devrait davantage exploiter l’expérience et les connaissances des praticiens seniors. Leurs compétences, leur vision transversale de la santé, ainsi que leur réseau en font de parfaits mentors.»

    Magdalena Rosende, sociologue du travail, auteure d’une thèse sur la profession médicale en Suisse (lire encadré), estime également qu’il reste primordial de mener des actions ciblées afin de doper la part des jeunes médecins.

    Que ce soit du côté de la vice-présidence de la FMH ou de la direction des Ressources humaines du CHUV, une chose est claire: il n’y a pas de volonté de mettre la pression sur les médecins seniors afin qu’ils restent actifs à tout prix. «Là, ce serait dangereux», avertit Christoph Bosshard. ⁄

    Un phénomène généralisé

    Les médecins n’ont pas l’exclusivité du maintien sur le marché du travail après l’âge légal de la retraite, constate Magdalena Rosende. «Les chiffres de l’Office fédéral de la statistique montrent que cette tendance se manifeste de façon globale en Suisse», précise cette sociologue du travail, auteure d’une thèse sur la profession médicale en Suisse. À l’échelle européenne, l’évolution est similaire, mais notre pays fait partie de ceux présentant le taux d’emploi des seniors le plus élevé, après les pays nordiques. Le fait de poursuivre une activité professionnelle (ou non) après 65 ans découle d’éléments qui «varient fortement selon les branches et les individus». Alors que dans certains secteurs, ce sont principalement des raisons économiques qui poussent les sexagénaires à travailler, c’est le prestige lié à leur profession qui en motive d’autres à reporter la retraite. On peut imaginer que cette seconde catégorie inclut certains médecins, commente Magdalena Rosende.



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