Texte: Catherine Cossy
Photo: Jeanne Martel - Service d'appui multimédia (SAM)

Vous avez dit immunothérapie?

L’immunothérapie représente un vrai tournant dans le traitement du cancer, même si elle ne peut actuellement être proposée qu’à certains patients. Tour d’horizon des avancées et des limites de cette option thérapeutique avec Solange Peters.

Habituellement, quand les «soldats» de notre corps – les lymphocytes – voient une cellule anormale, ils vont la détruire. Dans le cas de la cellule cancéreuse, ces soldats n’arrivent même plus à effectuer ce travail. Pourquoi?

Afin que les défenses naturelles ne s’emballent pas et attaquent des cellules saines de l’organisme, les lymphocytes T sont équipés en surface d’interrupteurs. Appelés aussi checkpoints ou points de contrôle immunitaires, ils sont la tour de contrôle du lymphocyte T: ils l’aident à prendre la décision de détruire ou non une cellule.

Les cellules tumorales savent utiliser ce mécanisme de régulation pour ne pas être reconnues. Les deux chercheurs qui ont reçu le prix Nobel de médecine en 2018 ont découvert, chacun, deux de ces interrupteurs qui interagissent avec les cellules tumorales et empêchent le lymphocyte de faire son travail. Le principe de l’immunothérapie consiste à proposer un traitement qui déverrouille ces freins. Pour cette raison, ces traitements sont dits par inhibiteurs de points de contrôle immunitaires.

«Avec l’immunothérapie, on met à profit les défenses naturelles du corps humain», résume Solange Peters, cheffe du Service d’oncologie médicale du CHUV.

«On ne cherche plus, comme avec la chimiothérapie et la radiothérapie, à empoisonner la cellule cancéreuse en flirtant avec la dose maximale tolérée, puisque ces substances sont aussi dangereuses pour le corps du patient. Mais on se demande pourquoi le cancer est là et pourquoi notre corps laisse une chose aussi pathologique se développer, alors qu’il intervient sinon contre toute attaque étrangère.»

Le traitement standard par inhibiteur de points de contrôle immunitaires peut encore être optimisé en multipliant les soldats et en les rendant plus efficaces. Le principe, assez simple, consiste à prélever chez les patients des lymphocytes T, à les faire proliférer, les sélectionner, à l'avenir les modifier, puis à les réinjecter après avoir préparé le terrain.

Pour ce faire, on ne recrute pas n’importe quels lymphocytes, mais uniquement ceux qui ont quitté la circulation sanguine pour s’infiltrer au cœur de la tumeur: les Tumor Infiltrating Lymphocytes (TILS). Plus forts et plus nombreux, ils vont être plus efficaces. C’est ce procédé d’immunothérapie cellulaire, qui porte le nom de transfert adoptif de lymphocytes, qui est au cœur de l’essai clinique présenté dans cette série Immersion.

L'immunothérapie est un traitement qui consiste à mobiliser le système immunitaire pour que le patient éradique lui-même la tumeur.

Pas efficace dans tous les cas

Aujourd’hui, 15 à 20% des patients traités par immunothérapie survivent à long terme. Mais si l’immunothérapie représente un tournant dans le traitement de certains cancers, elle ne fonctionne pas dans tous les cas.

«Chaque tumeur est différente, et il existe une grande variété d’interrupteurs. Une vingtaine ont été découverts, et seuls deux d’entre eux peuvent être efficacement neutralisés par des médicaments, avant tout pour traiter le mélanome et le cancer du poumon», explique Solange Peters.

«Même pour ces cancers, seuls 30% des patients répondent pour le moment à un traitement d’immunothérapie standard.»

Alors, que dire à tous les patients pour qui l’immunothérapie ne représente pas une alternative? «Tout d’abord, que l’oncologie connaît trois autres piliers – chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie – qui peuvent être encore adaptés et personnalisés. On guérit le cancer du sein avec ces options dans la vaste majorité des cas. Mais aussi que l’immunothérapie devrait a priori pouvoir s’appliquer à toutes les tumeurs. C’est avant tout une question de temps, car la recherche doit continuer ce travail de découverte et d'application clinique précoce. Le développement de médicaments qui pourront s’attaquer à d’autres interrupteurs est en cours. Dans les cinq prochaines années, on va en voir arriver beaucoup, et l’on pourra proposer aux patients de participer à diverses études cliniques.

Toute étude clinique peut donner lieu d’emblée à de très bonnes réponses, contrairement aux premiers essais en chimiothérapie, qui étaient peu efficaces, car pour être sûr que le patient ne décède pas des effets secondaires, on proposait des doses très faibles des substances testées. Avec l’immunothérapie, on veut que le système immunitaire se remette en marche: c’est noir ou blanc.» /



Profil

Cheffe du service d'oncologie médicale et responsable de la consultation spécialisée des tumeurs thoraciques au sein du Département d'oncologie UNIL-CHUV, Solange Peters s'intéresse principalement aux nouveaux biomarqueurs et à leur validation au sein des procédures, études précliniques et cliniques, ainsi qu'aux recommandations pour la prise en charge des patient-e-s au niveau européen. Elle est également active dans les approches innovantes en termes de traitements multi-modaux (radiothérapie, chimiothérapie et chirurgie). Elle gère ainsi l’organisation et la coordination d’essais cliniques, ainsi que les bases de données de l’European Thoracic Oncology Platform (ETOP). Celle-ci permet d'étudier de multiples nouvelles approches dans le traitement des tumeurs thoraciques en Europe, mais aussi aux États-Unis et en Asie. En 2020, elle succèdera au Prof. Josep Tabernero en tant que présidente de la European Society of Medical Oncology (ESMO).

800

/

Nombre d'essais cliniques en immunothérapie en cours dans le monde, selon un décompte de l'American Cancer Society en date de juillet 2018.

30

/

Nombre de médicaments en développement.

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