Chronique
Texte: Jade Albasini
Photo: Patrick Dutoit

Carence d’«Eurêka» au féminin

A l’ère de l’égalité des genres, et ce malgré de nombreuses initiatives, l’équilibre entre hommes et femmes dans la recherche fondamentale et clinique n’est encore qu’au stade de genèse. Explications.

Alors que les femmes sont de plus en plus nombreuses sur les bancs universitaires, un nombre restreint d’entre elles poursuit une carrière académique. En 2015, à la Faculté de biologie et de médecine (FBM) de l’Université de Lausanne (UNIL), on ne compte qu’11,6% de femmes à des postes de professeurs ordinaires. Ce manque de représentativité féminine dans les postes académiques de haut niveau semble s’expliquer par la difficulté de combiner maternité, vie de famille et vie professionnelle dans un milieu très concurrentiel.

En Suisse romande, une amorce progressiste apparaît quand même. «Il y a cinq ans, le bain machiste était bien présent mais la tendance change», affirme François Pralong, vice-doyen pour la relève académique à la FBM et chef du Service d’endocrinologie, diabétologie et métabolisme du CHUV.

«Lors des séances, je me retrouve de moins en moins entourée uniquement par des collègues masculins. Les choses se modifient, au rythme de la Suisse»

Petit pas vers la parité

Un doux changement visible grâce aux dernières statistiques réalisées par le Bureau de l’égalité de l’UNIL. De 2011 à 2015, le pourcentage de femmes dans les nouveaux engagements professoraux, tous titres confondus, est passé de 15,4 % à 25%. Un chiffre prometteur mais qu’il faut nuancer selon Susy Wagnières, cheffe de projets au Décanat de la FBM au sein de la Commission Pro-Femmes. «Si nous parlons du pourcentage total de la représentation féminine à des postes académiques clefs, soit de professeurs associés et ordinaires, celui-ci n’a augmenté que de 12,9% à 15,7% sur ces quatre ans.»

Reste qu’à l’échelle de la FBM, le progrès est significatif. «La situation évolue dans la bonne direction», lance Christine Sempoux, co-présidente de la Commission Pro-Femmes et professeure ordinaire à l’Institut universitaire de pathologie. «Il faut laisser le temps à la vague de femmes d’arriver au sommet de la pyramide étroite de la recherche. Elles commencent à grimper aux postes cadres comme professeures associées», ajoute François Pralong.

Nicole Déglon est l’une d’entre elles. Professeure associée au Département des neurosciences cliniques et directrice du Laboratoire de neurothérapies cellulaires et moléculaires (LNCM) du CHUV, elle confirme que les choses évoluent. «Lors des séances, je me retrouve de moins en moins entourée uniquement par des collègues masculins. Les choses se modifient, au rythme de la Suisse.» Une mutation bienvenue mais encore loin de la parité.

Formatés dès l’enfance

Pour comprendre ces résultats, il faut analyser les biais qui subsistent dans une société intrinsèquement genrée. Des «différences comportementales» entre candidats masculins et féminins perdurent. «Les hommes sont des fonceurs, alors que les femmes se remettent davantage en question. Ce trait de personnalité masculine est un atout lors d’un entretien d’embauche, mais personnellement, je pense que l’on gagnerait beaucoup à avoir plus de scientifiques qui se questionnent davantage sur ce qu’ils font», constate François Pralong.

Eprise de biologie, Nicole Déglon, avoue qu’elle a hésité avant de choisir la voie académique. «J’ai pris une année sabbatique après ma thèse. Est-ce que je me lance dans ce genre de carrière? Est-ce que je bifurque dans une autre filière? La passion l’a finalement emporté», se souvient la scientifique. Mais de nombreuses femmes doutent. «Elles se demandent si elles peuvent combiner vie privée et professionnelle. Elles craignent que ce ne soit impossible», commente Christine Sempoux.

Cette mère de famille souhaite, grâce aux programmes de soutien mis en place par la Commission Pro-Femmes, ainsi qu’au mentoring entre femmes, leur prouver le contraire. «Le potentiel de chercheuses entre 30 et 50 ans est incroyablement riche. Mais la pression sociale, suscitée par le regard porté sur les mamans qui s’investissent dans leur travail de manière intensive, est encore trop forte.»

Elsa Juan, postdoctorante en neurosciences, accuse cette même société de formater les enfants dès leur plus jeune âge, freinant ainsi les écolières à la notion de prise de risque. «Depuis petits, on entraîne les garçons à tout essayer, alors qu’on pousse les filles à valoriser le résultat.» Pour oser la carrière de chercheur, il vaut mieux apprendre à gérer les échecs. «Que les femmes oublient leur quête de légitimité!», clame la chercheuse.

Gagnante du concours ma «thèse en 180 secondes» en 2016 – une compétition majoritairement masculine - Elsa Juan ne comprend pas pourquoi les femmes ne s’engagent pas plus activement. «Je me passerai bien de certaines remarques sexistes de mes homologues mais je suis très bien intégrée dans mon laboratoire».

15.7 %

de femmes au sein du corps professoral de la Faculté de biologie et médicine de l’Université de Lausanne en 2015.

COMMISSION PRO-FEMMES : DATES-CLES

1991 : Naissance

1999 : Premières bourses féminines

2013 : Plan d’actions pour l’égalité des genres

«Publish or perish»

Autre frein souvent invoqué, l’évolution des activités des chercheurs. La carrière académique - et ce pour les deux sexes - est soumise à des critères de titularisation de plus en plus élevés: capacité à soulever des fonds, publications dans des revues scientifiques, enseignement, création d’un réseau solide et pure recherche, les attentes sont multiples et exigeantes.

Sous le poids de cet environnement rigide, les femmes subissent d’autant plus le référentiel temporel imposé par les facultés. «Les postdocs ont cinq ans pour confirmer leur poste de titulaire. Les chercheurs ont souvent entre 28 et 35 ans, l’âge où les femmes pensent à faire une famille. Face à une compétition internationale accrue, c’est délicat de remplacer une chercheuse à la pointe de son domaine pour un congé maternité», précise François Pralong.

Nicole Déglon, connaît très bien les exigences de son milieu. «J’ai lu que 70% des chercheurs ont déjà pensé à abandonner leur poste car leur cahier des charges s’éloignait de la science pure. Si vous ajoutez le paramètre femme à ces facteurs de performance, vous comprenez à quel point la situation semble injouable pour mes consœurs.»

De même, la difficulté à gravir les échelons académiques réduit les chances d’accéder à des responsabilités au niveau clinique. «Pour être nommé à un poste de chef-fe de Département ou de Service à l’hôpital, il faut avoir un rang professoral, en principe celui de professeur ordinaire», explique Susy Wagnières.

Alors pour changer la donne, la FBM et la Commission Pro-Femmes se repensent, guidées par des initiatives nouvelles. Cette dernière met à disposition différents outils pour attirer les chercheuses et proposer des solutions durables pour penser une science plus féminine et engagée.

Des bourses de soutien au programme de mentoring entre femmes, en passant par des subventions en cas de congé parental afin d’avoir les ressources pour engager un(e) remplaçant(e) qui puisse faire avancer le projet de la scientifique pendant son absence, les propositions ne manquent pas.

En outre, d’autres propositions novatrices sont également débattues afin d’offrir un meilleur accès aux métiers académiques. «Dans les procédures de nomination, il faudrait par exemple tenir compte du nombre de publications scientifiques par rapport au nombre d’années effectives en poste et non par rapport à l’âge afin de ne pas pénaliser les femmes qui ont mis leur carrière entre parenthèses le temps d’un ou plusieurs congés de maternité», intervient Christine Sempoux, co-présidente de la Commission Pro-Femmes.

Une autre idée est d’évaluer séparément des listes de candidatures masculines et féminines lors de mise au concours de postes professoraux. «On inviterait le même nombre de candidats de chaque sexe afin d’éviter l’effet 1 femme face à 4 postulants masculins», lâche François Pralong, vice-doyen à la relève. Le concept plus controversé des quotas entre aussi dans la conversation. «J’étais un farouche opposant des contingents mais j’ai changé d’avis car il faut vitaliser un système qui ronronne», ajoute ce père de cinq filles.

Favoriser le temps partiel, en proposant à la tête d’un laboratoire, deux co-directeurs et co-directrices à 60%, avec un temps dédié à la transmission de témoin correspondrait aussi aux nouvelles attentes de la génération Y, en quête d’équilibre entre vie privée et professionnelle. La co-présidente de la Commission Pro-Femmes rêve en secret d’un système de crèche beaucoup plus flexible, à l’image de certains projets aux Etats-Unis, qui seraient mieux adaptés aux exigences très variables de temps que requiert l’investissement scientifique. Un win-win pour l’innovation et la famille.



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