• Innovation
    Texte: Anne-Sophie Dubey
    Photo: VOISIN/ PHANIE / SCIENCE PHOTO LIBRARY

    La simulation haute-fidélité: l’avenir de la formation

    Les étudiants et professionnels de la santé disposent aujourd’hui de supports hautement technologiques pour apprendre ou parfaire leurs gestes cliniques.

    "Vous ne savez pas à quel point j’ai peur!» Le patient sue, sa fréquence cardiaque augmente. Il verse même quelques larmes. Une jeune femme médecin essaie alors de le calmer, avant de l’endormir par voie intraveineuse, puis de procéder à une intubation trachéale pour qu’il puisse respirer durant l’opération.

    Aussi plausible que cette série d’événements puisse paraître, le patient en question est en réalité un patient simulateur, c’est-à-dire un mannequin. Il s’agit toutefois d’un modèle hautement technologique. équipé d’un système sans fil, sa voix, ses mouvements respiratoires ou encore ses paramètres vitaux tels que son pouls sont contrôlés à distance par des experts. «Le mannequin peut reconnaître le médicament administré et réagir en fonction: par exemple, l’instructeur fera dilater ses pupilles, accélérera son rythme cardiaque, etc.», signale Katia Cruchon, représentante pour la Suisse romande des mannequins fabriqués par l’entreprise norvégienne Laerdal.

    La simulation dite «haute-fidélité» consiste donc à confronter les apprenants et professionnels de la santé à des situations le plus réalistes possible par le biais de technologies de plus en plus performantes, «dans le but d’améliorer la qualité et la sécurité dans les pratiques», explique Emmanuel Bernaz, infirmier chargé d’enseignement et instructeur responsable de la pratique simulée pour le Centre des formations du CHUV. «Outre l’apprentissage de gestes techniques, la simulation permet aussi de travailler des compétences transverses comme la prise de décision, la communication, la gestion des risques et des erreurs, le leadership et l’interprofessionnalité», ajoute-t-il.

    Nouveau centre

    Le succès de la méthode est tel que la clinique de la Source, la Haute école de santé vaudoise, la Faculté de biologie et de médecine de Lausanne ainsi que le CHUV se sont réunis pour ouvrir un centre entièrement dédié à la simulation. Les mannequins qui s’y trouveront seront manipulés dans un environnement presque identique à celui de l’hôpital.

    L’enquête nationale sur les événements indésirables liés aux soins (ENEIS), menée en France au début des années 2000 par le Ministère de la santé, a montré que 10% des hospitalisations sont liées à un événement indésirable lors de la prise en charge ou d’une hospitalisation antérieure. 80% d’entre elles sont très certainement dues à une série d’erreurs humaines. En Suisse romande, la simulation est intégrée dans les formations depuis une vingtaine d’années pour limiter ces erreurs de communication. Elle s’adresse autant aux médecins qu’aux infirmiers, sages-femmes, physiothérapeutes et ergothérapeutes, en formation pré-graduée, post-graduée ou continue.

    La simulation optimise l’apprentissage des soins de base tels que la pose d’une perfusion. Elle permet aussi d’exercer la gestion de situations rares (par exemple, un accouchement lors duquel le cordon ombilical s’enroule autour du cou du bébé) ou de crise (telles que la réanimation cardio-pulmonaire ou l’annonce d’une mauvaise nouvelle en soins palliatifs). Les instructeurs préparent des scénarios à l’avance, mais «la mise en situation n’est qu’un prétexte pour développer la pratique

    "La simulation permet aussi de travailler des compétences transverses comme la prise de décision, la communication, la gestion des risques et des erreurs"

    réflexive», souligne Pierre-Yves Roh, infirmier anesthésiste, maître d’enseignement et responsable du centre de simulation de la Haute école de santé du Valais. «L’essentiel de l’apprentissage se déroule lors de la séance de débriefing qui suit l’exercice de simulation en tant que tel et dure deux, voire trois fois plus longtemps», précise-t-il.

    Jeux d’acteurs

    Des acteurs, qualifiés dans le jargon de «patients simulés», sont également sollicités pour contribuer au réalisme d’une séance de simulation. «Avec les mannequins actuels, les paramètres vitaux peuvent être modifiés selon l’envie. Les acteurs, quant à eux, peuvent faire des mimiques, ce qui permet aux étudiants de se familiariser avec la communication non verbale», indique Pierre-Yves Roh. Ainsi, la formation en santé recourt à des comédiens professionnels pour faciliter la gestion des émotions lors de la prise en charge d’un vrai patient. Maquilleurs et metteurs en scène mettent aussi en œuvre leurs talents pour rendre la scène jouée la plus crédible possible.

    La simulation se déroule parfois dans un environnement hybride. Cette technique maximise l’acquisition de certains gestes procéduraux, sans négliger l’aspect relationnel des soins. «Par exemple, un acteur pourrait être allongé dans un lit, son bras caché sous un drap et remplacé par un bras en plastique. L’étudiant peut dès lors s’entraîner à faire une prise de sang tout en discutant avec le patient de ses angoisses», commente Pierre-Yves Roh.

    Même si les formations en santé disposent d’une série d’outils pour simuler au mieux la réalité, la «basse fidélité» est parfois suffisante, en fonction des buts recherchés. «Un système électronique haut de gamme n’est pas forcément nécessaire pour des pratiques simples et usuelles comme le massage cardiaque externe. «Basse fidélité» n’est pas synonyme de «basse qualité» d’enseignement», note Emmanuel Bernaz. Mais une chose est sûre, «les exercices de simulation ne s’improvisent jamais. Il y a un vrai travail de préparation qui est réalisé en amont. Les formateurs déterminent des objectifs pédagogiques précis, afin de répondre à un besoin issu de la pratique clinique.»

    «Malgré toutes ces avancées technologiques, la simulation ne remplacera jamais l’apprentissage au lit du malade. Vous pouvez apprendre les gestes de la nage sur un tabouret, mais tôt ou tard, il faudra bien vous jeter à l’eau», conclut Pierre-Yves Roh. «Pour des raisons éthiques, les premiers gestes ne devraient plus être réalisés sur un patient. Mais jamais nous ne parviendrons à imiter exactement l’imprévisibilité: un téléphone qui sonne, une visite improvisée de la famille, etc.», complète Emmanuel Bernaz. Aujourd’hui, la richesse de l’enseignement en santé réside donc dans la complémentarité entre
    la réalité et la simulation. /



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    Des mannequins en coton et en bois

    Le recours à la simulation dans le domaine de la santé n’est pas une pratique moderne. Des mannequins sont utilisés pour l’apprentissage de gestes cliniques depuis le XVIIIe siècle.

    1778

    Angélique du Coudray, sage-femme française, conçoit une poupée pour enseigner les gestes d’accouchement (photo). Elle est faite d’un vrai bassin osseux recouvert d’un tissu en coton. Un fœtus de
    7 mois, des jumeaux et un nouveau-né rendent la simulation de la naissance encore plus réaliste.

    1911

    Madame Chase, du nom de l’infirmière qui l’a développée, fait son apparition dans un hôpital du Connecticut. Il s’agit d’un mannequin en bois innovant, car il est équipé de membres articulés et d’un site à injections sur son bras.

    1960

    Rescusci Anne est créée par le producteur de jouets norvégien Asmund Laerdal, en collaboration avec deux médecins. L’usage révolutionnaire du plastique permet l’exercice de la réanimation cardio-pulmonaire.

    1966

    SimOne, inventé aux USA pour entraîner les anesthésistes à l’intubation trachéale, est le premier mannequin contrôlé par ordinateur. Les mannequins haute-fidélité actuels s’en inspirent.